On est rien sans liens, conférence de Serge Paugam

Deux personnes se serrant la main, symbole de la reconnaissance et du lien social
Nous entendons souvent dire que « l'être humain est un être social ». Mais de quels liens parle-t-on exactement ? Pourquoi certains liens nous permettent-ils de grandir alors que d'autres nous enferment ? En s'appuyant sur les travaux de sociologues comme Robert Castel et Émile Durkheim, cet article résume une conférence autour de Serge Paugam organisée par Itinova en juin 2026. Il décrit les formes de liens sociaux, leur rôle dans notre construction personnelle et leur importance dans l'accompagnement social. Car au fond, nous ne sommes rien sans les liens qui nous relient aux autres.

À première vue, un lien social semble simplement désigner une relation entre deux personnes. Pourtant, cette définition est réductrice. Les liens sociaux vont bien au-delà des relations individuelles : ils constituent le socle de notre vie en société, façonnent notre identité et nous permettent de trouver notre place parmi les autres.

Dans les années 1980, les chercheurs se sont intéressés au phénomène de disqualification sociale, qui accompagnait la montée du chômage de longue durée et de ce que l'on appelait alors la « nouvelle pauvreté ». À cette époque, on avait tendance à séparer le chômage de la question des liens sociaux. Cette vision est rapidement apparue insuffisante. Comme l'a notamment montré Robert Castel, le travail n'est pas seulement une source de revenus : il est aussi un puissant créateur de liens sociaux.

Les quatre grands types de liens sociaux

Chaque société organise les liens différemment selon son histoire et sa culture. Pourtant, quatre grandes catégories permettent de comprendre comment chacun construit progressivement son appartenance au monde.

Le lien de filiation

Le premier lien est celui de la famille : les relations entre parents et enfants, mais aussi plus largement la parenté. Ce lien est en grande partie imposé à la naissance. Il renvoie à ce que Durkheim appelait la morale domestique. C'est généralement notre premier espace d'apprentissage de la confiance, de la protection et des règles de vie.

Le lien de participation élective

En grandissant, chacun développe des relations choisies : les amis, les associations, les clubs sportifs, les activités culturelles ou les engagements bénévoles. Ces liens relèvent de la morale associative. Ils permettent de rencontrer des personnes différentes de notre famille et de construire progressivement notre identité personnelle.

Le lien de participation organique

Décrit par Émile Durkheim, ce lien correspond principalement au monde du travail. Chaque individu y découvre qu'il est à la fois compétent dans son domaine et dépendant des compétences des autres. Chacun occupe une fonction complémentaire qui participe au fonctionnement de l'ensemble de la société. C'est la morale professionnelle.

Le lien de citoyenneté

Enfin, le dernier lien est celui qui nous unit comme citoyens. Fondé sur le principe d'égalité, il rassemble les individus autour des valeurs républicaines et de la vie démocratique. Il participe à la cohésion nationale et renvoie à la morale civique.

Nous apprenons progressivement à devenir des êtres sociaux

Lorsque nous sommes enfants, nos liens sociaux sont encore naissants. Les premiers se développent naturellement au sein de la famille. Puis l'école joue un rôle essentiel en nous apprenant progressivement à vivre avec les autres, à coopérer, à exercer une citoyenneté et à préparer notre future place dans le monde professionnel.

Ces différents liens ne sont jamais indépendants les uns des autres. Ils se croisent, se renforcent ou parfois s'affaiblissent au fil de notre vie. Ils prennent également racine dans des territoires : la famille, le quartier, l'école, le village, la ville, le lieu de travail… Ces espaces permettent notre ancrage et favorisent notre socialisation.

C'est cet entrecroisement permanent que les sociologues appellent l'attachement social. Les liens se construisent, se défont parfois, puis se reconstruisent au gré des événements de la vie.

Grandir, c'est aussi transformer ses liens

L'adolescence en est une parfaite illustration. Pour construire son identité, le jeune doit progressivement prendre de la distance avec ses parents afin d'investir davantage ses relations amicales. Il ne s'agit pas de rompre les liens familiaux, mais de les transformer pour permettre l'autonomie.

Tout au long de notre existence, nous continuons ainsi à modifier nos appartenances : nous rencontrons de nouvelles personnes, nous changeons parfois de métier, de lieu de vie ou d'engagement associatif. Notre réseau de liens évolue constamment.

Deux besoins fondamentaux : être protégé et être reconnu

Chaque lien social possède deux vertus essentielles.

La première est la protection. Savoir que l'on peut compter sur quelqu'un apporte de la sécurité et permet d'affronter les difficultés de la vie.

La seconde est la reconnaissance. Être reconnu signifie compter pour quelqu'un, sentir que notre présence, nos compétences ou notre simple existence ont de la valeur.

Autrement dit, un lien de qualité permet à la fois de compter sur les autres et de compter pour eux.

Lorsque ces deux dimensions sont réunies, les contraintes de la vie sociale deviennent beaucoup plus faciles à accepter. Nous avons davantage envie de participer, de nous engager et d'être présents pour les autres.

Les liens qui libèrent… et ceux qui fragilisent

On pourrait croire qu'un lien est toujours bénéfique. En réalité, certains liens peuvent devenir enfermants.

Dans certaines relations conjugales, le couple subsiste mais la reconnaissance mutuelle disparaît. La protection existe encore parfois, mais l'épanouissement personnel n'est plus au rendez-vous.

De même, dans certains quartiers marqués par une forte précarité, les habitants développent des solidarités très fortes. Ces liens apportent une réelle protection mais offrent parfois peu de perspectives d'évolution sociale. Le sentiment d'appartenance existe, sans toujours permettre de construire un avenir différent.

L'enjeu est donc de développer des liens qui libèrent : des relations qui sécurisent sans enfermer, qui encouragent l'autonomie tout en maintenant une véritable solidarité.

L'accompagnement social : tisser des liens qui libèrent

L'accompagnement social ne consiste pas uniquement à résoudre des difficultés administratives ou matérielles. Son objectif est également d'aider chacun à reconstruire des liens de qualité.

Cela passe avant tout par la confiance, l'écoute et une relation réciproque. L'accompagnement prend alors tout son sens.

Avec une personne polyhandicapée, par exemple, trois gestes simples prennent une importance considérable :

  • regarder la personne dans les yeux ;
  • lui dire bonjour ;
  • lui serrer la main lorsque cela est possible.

Ces gestes expriment bien davantage qu'une politesse. Ils signifient : « Je vous vois. Vous comptez. Vous existez à mes yeux. »

Le regard, la parole ou le toucher favorisent également la sécrétion d'ocytocine, hormone souvent associée à la confiance et à l'attachement.

On parle souvent de juste distance professionnelle. Peut-être faudrait-il parfois parler davantage de juste proximité. Une proximité faite d'engagement, de présence et d'écoute authentique.

Les professionnels sont généralement très bien formés à la protection des personnes. Ils le sont parfois moins à la reconnaissance de leur valeur, pourtant tout aussi essentielle.

Quand le lien redonne du sens

Un accompagnement réussi ne se mesure pas uniquement avec des indicateurs statistiques. Il se lit aussi dans la capacité retrouvée d'une personne à créer elle-même de nouveaux liens, à reprendre confiance et à retrouver une place dans la société.

Pour le professionnel, cette réussite apporte également un profond sentiment d'utilité. Elle peut même rendre la séparation difficile lorsque l'accompagnement s'achève. Mais c'est précisément le signe que le lien a permis à la personne de poursuivre son chemin de manière plus autonome.

Le travail de qualité donne du sens à la vie, autant pour celui qui accompagne que pour celui qui est accompagné.

Les réseaux sociaux : un outil, mais pas un lien social

Les outils numériques occupent aujourd'hui une place considérable dans notre quotidien. Pourtant, ils ne constituent pas en eux-mêmes un nouveau type de lien social.

Ils facilitent les échanges mais peuvent également les appauvrir lorsqu'ils réduisent la reconnaissance à un nombre de « likes » ou de réactions. Les plateformes numériques exploitent largement notre besoin fondamental d'être reconnus.

La véritable question n'est donc pas le numérique lui-même, mais la qualité des échanges qu'il favorise. Les outils ne remplacent jamais une rencontre authentique, une écoute sincère ou une présence réelle.

Construire des liens, cela s'apprend

Que ce soit dans la famille, à l'école, dans le travail ou dans l'accompagnement social, créer du lien ne relève pas uniquement de l'autorité ou des règles imposées. Cela suppose d'expliquer, de transmettre, d'écouter et de donner du sens.

Car au fond, la théorie de l'attachement social n'est pas seulement une réflexion sociologique. C'est une véritable invitation à agir au quotidien pour construire des relations qui protègent, reconnaissent et permettent à chacun de grandir. Serge Paugam dédicaçait son livre « L'attachement social, formes et fondement de la solidarité humaine » ainsi que son ouvrage paru chez « Que sais-je ? », « Le lien social », qui fait référence.

Chez Reliez-vous, cette conviction est au cœur de notre démarche : nous croyons que les plus beaux souvenirs naissent des liens que nous créons les uns avec les autres.

Pour prolonger cette réflexion, découvrez également notre sélection de lectures consacrées au lien social : Les livres qui ont un lien avec le lien.

Un grand merci à Itinova pour l'organisation de cette conférence passionnante et de la table ronde qui a permis d'approfondir ces réflexions autour du lien social et de l'accompagnement. Merci également aux intervenants Nathalie Gatellier Vignalou, Laetitia Jousse, Jean-Yves Authier et Olivier Claris pour la richesse de leurs échanges et le partage de leurs expériences.

Julie de Reliez-vous
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Dernière mise à jour le 01/10/2026

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